Moustafa El-Kilany

Le Festival du film d'El Gouna lève le rideau ce jeudi 15 octobre sur sa neuvième édition, qui se poursuit jusqu'au 23 du même mois. À la lecture de sa programmation et de ses grilles de projection, cette édition s'annonce comme l'une des plus mûres et des plus ancrées dans le réel. Cette année, le festival ne se contente pas d'attirer des œuvres couronnées dans les plus grands rendez-vous internationaux comme Cannes, Berlin, Venise et Sundance ; il prend résolument le parti d'un cinéma qui met le doigt sur les blessures du monde arabe et les défis de l'heure, présentant 53 films issus de 45 pays. Cette riche cartographie cinématographique oscille entre cinéma d'auteur rigoureux, documentaires percutants témoignant de la guerre génocidaire à Gaza, et redécouverte des classiques du néoréalisme égyptien et italien, le tout doublé d'une intense émulation professionnelle portée par l'hommage rendu à la star Mona Zaki.

Mona Zaki : un hommage mérité et une plongée « au-delà de la célébrité »

Le festival met à l'honneur cette année l'actrice Mona Zaki en lui décernant le Prix de la contribution artistique, saluant une trajectoire exceptionnelle de plus de trois décennies forte de plus de 80 rôles entre cinéma, télévision et théâtre. La distinction de Mona Zaki puise son sens dans sa faculté constante à bousculer les archétypes, passant avec aisance de la comédie grand public de ses débuts avec Saeedi à l'université américaine à des partitions psychologiques et sociales d'une grande complexité dans des œuvres comme Les Femmes du Caire (Ehky ya Shahrazad), Vol 404, Sous tutelle, sans oublier son incarnation d'Oum Kalthoum dans le long métrage El Sett.

Le festival salue également son engagement de productrice au service des réalisatrices arabes à travers sa société HerStory Films. Les célébrations dépasseront le tapis rouge : Mona Zaki ira à la rencontre du public et des professionnels lors d'une masterclass intitulée « Au-delà de la célébrité », animée par le cinéaste Mohamed Yassin le vendredi 16 octobre de 15h00 à 17h00 au Théâtre CineGouna, pour décortiquer le travail du comédien et la préservation de la passion artistique.

Coup d'envoi dans les coulisses parisiennes et l'espoir égyptien porté par Hammad

Les projections officielles s'ouvrent le vendredi 16 octobre avec le film d'ouverture français Tout sur Corinne de Marc Fitoussi, programmé à 21h30 au Théâtre du Plaza. Réunissant Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain, le film s'inscrit dans le registre du cinéma sur le cinéma en suivant les péripéties d'une silhouette de tournage qui refuse de renoncer à son grand rôle dans le milieu parisien, dans une fable mêlant justesse humaine et subtilité comique.

En compétition officielle, le cinéma égyptien s'illustre dans la catégorie des longs métrages de fiction avec A Safe Exit de Mohamed Hammad, de retour derrière la caméra près de dix ans après son premier film remarqué Green Autumn (Akhdar Yabes). Présenté en première mondiale à Berlin puis en première asiatique à Shanghai, le film, produit par Kholoud Saad avec Marwan Walid et Nora Ahmed, arpente les artères du centre-ville du Caire à travers le parcours de Samaan, un jeune vigile copte épris d'écriture littéraire et hanté par un syndrome post-traumatique lié au meurtre de son père par un groupe terroriste durant son enfance. Hammad soulève ainsi une interrogation existentielle sur toute une génération façonnée par les violences : est-il possible de sortir indemne de la mémoire de la douleur ? Le film sera présenté sur tapis rouge au Théâtre du Plaza le mardi 20 octobre à 21h30.

La présence égyptienne s'affirme également en compétition documentaire avec deux premières mondiales auscultant la société égyptienne sous un angle inédit : d'une part Le Retour de Captain Kabonga d'Amir El-Shenawy, dont la caméra suit à Ismaïlia, sur fond de crise économique, l'abnégation de catcheurs amateurs et de leur doyen pour monter des galas inspirés du catch professionnel américain (samedi 17 octobre à 19h00 au Plaza).

D'autre part No Man Cries de Mohamed Moustafa, qui pénètre le milieu hyper-masculin des culturistes et des videurs de nuit au Caire, mettant au jour les fêlures et les doutes tapis derrière les carapaces musculaires (lundi 19 octobre à 19h00 au Plaza).

L'Égypte prend part par ailleurs à la compétition des courts métrages avec deux premières mondiales : Confusion de Mariam Abdel-Gaber (Programme Courts 2, mardi 20 octobre à 13h30 au Sea Cinema 1) et The Malicious de Gad Shaheen (Programme Courts 4, jeudi 22 octobre à 13h30 au Sea Cinema 1).

La moisson des grands festivals : Palmes et Ours d'or sur les écrans d'El Gouna

La programmation rassemble cette année les lauréats des plus prestigieux festivals mondiaux, présentés hors compétition.

En tête d'affiche figure Fjord du réalisateur roumain Cristian Mungiu, Palme d'or au Festival de Cannes 2026. L'œuvre passe la société occidentale au scalpel à travers le drame d'une famille roumano-norvégienne très croyante prise dans l'engrenage des services de protection de l'enfance en Norvège (samedi 17 octobre à 21h30 au Plaza).

En provenance de Berlin, l'Ours d'or Lettres jaunes (Yellow Letters) d'İlker Çatak ausculte la dislocation du couple de deux gens de théâtre en Turquie après un incident lors d'une première qui les expose au courroux du pouvoir (vendredi 16 octobre à 13h30 au Sea Cinema 1).

Sont également à l'affiche Soudain du Japonais Ryusuke Hamaguchi, auréolé du Prix d'interprétation féminine collective à Cannes, vaste fresque humaniste de plus de trois heures sur l'accompagnement et la fin de vie (vendredi 16 octobre à 18h30 au Sea Cinema 1), ainsi que La Reine de la mer avec Juliette Binoche, récompensé par deux Ours d'argent à Berlin (dimanche 18 octobre à 14h15 à l'Audimax).

En compétition fiction, la confrontation réunit notamment Fatherland du Polonais Pawel Pawlikowski, Prix de la mise en scène à Cannes 2026, réflexion sur l'identité et la faute dans l'Europe d'après-guerre (samedi 17 octobre à 18h30 au Sea Cinema 1), et Rose de Markus Schleinzer, dont l'interprète Sandra Hüller a remporté l'Ours d'argent à Berlin pour son rôle d'infiltrée dans un village allemand du XVIIe siècle (jeudi 22 octobre à 18h30 au Sea Cinema 1).

Côté arabe, la même sélection met en lumière le long métrage marocain Halima de Yassine Idrissi, primé pour sa réalisation et son interprétation à Shanghai (lundi 19 octobre à 16h30 au Sea Cinema 1), la fiction libanaise À qui osera de Danielle Arbid, chronique de l'amour entre une sexagénaire et un jeune réfugié soudanais dans un Beyrouth au bord du gouffre (dimanche 18 octobre à 19h00 au Plaza), ainsi que Qasatel de Karim Kassem, lauréat du Prix du meilleur acteur à Karlovy Vary (mercredi 21 octobre à 16h00 au Sea Cinema 1).

Des documentaires sans concession : Gaza et l'assassinat d'Alex Odeh

La section documentaire s'affranchit du simple statut de spectacle pour devenir un réquisitoire historique à part entière, s'alignant sur le thème directeur « L'Archive des récits », consacré aux moyens de prémunir la mémoire contre l'effacement.

Pièce maîtresse de cette sélection, American Doctor de Poh Si Teng, couronné à Sundance et Thessalonique, suit trois médecins américains venus prodiguer des soins d'urgence dans la bande de Gaza, devenant témoins directs des massacres (vendredi 16 octobre à 12h30 au Sea Cinema 2, assorti d'une rencontre mardi 20 octobre à 11h00 au Forum Hub).

Ce travail de mémoire depuis l'enclave palestinienne se poursuit avec Citizen Osama du cinéaste palestinien Ahmed Hassouna, sélectionné à Venise, où un cameraman brave le danger pendant douze mois pour raconter le deuil et la survie sous les bombardements (dimanche 18 octobre à 15h30 au Sea Cinema 2).

Le fil conducteur palestinien innerve également l'enquête américaine Qui a tué Alex Odeh ? de William Youmans et Jason Osder, saluée par le Prix de l'excellence journalistique à Sundance, qui rouvre après quatre décennies le dossier de l'attentat ayant coûté la vie au militant palestino-américain Alex Odeh, pointant les complicités ayant permis l'impunité des commanditaires (mercredi 21 octobre à 12h00 au Sea Cinema 2).

La section intègre d'autres œuvres internationales majeures, à l'instar de The Annoying Bear, distingué par le Prix du Jury à Sundance (vendredi 16 octobre à 15h00 au Sea Cinema 2).

Mémoire cinéphile : Rossellini et la résonance de Mohamed Khan

Pour les amateurs de patrimoine, le programme spécial met à l'honneur des chefs-d'œuvre du réalisme en copies restaurées à la salle Audimax. Le festival commémore le dixième anniversaire de la disparition de Mohamed Khan en programmant son titre culte Le Joueur (El Hareef) avec Adel Emam (samedi 17 octobre à 12h00) et son drame Rendez-vous au dîner (lundi 19 octobre à 19h30), en sus de Les Femmes du Caire de Yousry Nasrallah sur un scénario de Wahid Hamed (samedi 17 octobre à 15h00).

La rétrospective fait également revivre deux fleurons du néoréalisme italien signés Roberto Rossellini : Rome, ville ouverte (vendredi 16 octobre à 12h00 à l'Audimax) et Païsa (lundi 19 octobre à 12h30 au Sea Cinema 3).

La fabrique de CineGouna : tremplin pour les séries et réflexions sur l'IA

Durant sept jours (du 16 au 22 octobre), CineGouna devient une ruche d'échanges professionnels reliant la création arabe au marché international.

Cette édition voit naître la première promotion de « CineGouna Séries », dirigée par la scénariste Mariam Naoum pour répondre aux mutations des formats télévisuels arabes, avec 6 projets retenus sur 125 candidatures pour des séances de développement et de pitch le 19 octobre.

Le 21 octobre, quatre projets de longs métrages égyptiens seront présentés dans le cadre du Sawiris Screenplay Lab, parallèlement à 19 projets concourant aux stades du développement et de la post-production au sein du programme de soutien à la production CineGouna, enrichi du volet « Voix égyptiennes » comptant 4 projets d'avenir.

Reflet de l'engagement solidaire du festival, le dispositif « Safe Harbor MENA » voit le jour en partenariat avec le Festival de Rotterdam pour soutenir, former et accueillir des créateurs arabes frappés par les exils forcés et les conflits, parallèlement aux projections du Fonds d'aide aux cinéastes déplacés prévues le vendredi 16 octobre à 17h00 au Sea Cinema 3.

De son côté, le Forum CineGouna propose un programme d'échanges en prise avec les débats du secteur. En écho aux hommages rendus à Mohamed Khan, deux tables rondes exploreront son œuvre au Théâtre CineGouna : la première, « Les Hommes de Mohamed Khan : des héros singuliers », avec Hussein Fahmy, Nadine Khan et Ahmed Shawky, animée par Ramy Abdel Razek (dimanche 18 octobre à 13h00), et la seconde, « Sa propre histoire : la femme chez Mohamed Khan », avec Laila Elwi, Hana Shiha et Dina Farouk, sous la conduite de May Telmissany (lundi 19 octobre à 15h00).

Interrogeant la raréfaction des premiers rôles féminins dans les productions commerciales, le débat « Les rôles féminins à l'épreuve du box-office » rassemblera Yousra, Laila Elwi ainsi que les réalisatrices Inas El-Degheidy et Mariam Abou Ouf, sous la modération d'Alaa Karkouti (samedi 17 octobre à 15h00 au Théâtre CineGouna), précédé d'une rencontre sur l'industrie sérielle avec le producteur Mohamed Mechiche, animée par Reham Abdel Ghafour à 12h00.

Parmi les temps forts figurent également l'intervention de la réalisatrice Jihan El-Tahri sur « La reconquête des archives et le droit à l'image » (dimanche 18 octobre à 11h00 au Forum Hub), suivie de la session de l'expert international Angus Finney intitulée « L'intelligence artificielle : gérer le bon, le mauvais et le laid » face aux défis de la propriété intellectuelle (dimanche 18 octobre à 15h00 au Théâtre CineGouna).

Ce même espace accueillera une masterclass du cinéaste Yousry Nasrallah sur « Le cinéma de l'innovation », animée par Ahmed Amer (mardi 20 octobre à 15h00), précédée à 13h00 d'un échange sur les passerelles entre cinéma de festival et succès populaire.

Le mercredi 21 octobre à 11h00 au Forum Hub, une session spéciale se penchera sur « Au-delà de l'écran : la campagne d'impact autour du film La Voix de Hind Rajab », avant la masterclass du réalisateur marocain Faouzi Bensaïdi le jeudi 22 octobre à 11h00, prolongée à 13h00 par la table ronde « Le rire égyptien au-delà des frontières » avec Dina El-Sherbiny et Khaled Diab, décortiquant les ressorts du rayonnement panarabe de la comédie égyptienne.

Cette vue d'ensemble confirme que la neuvième édition du Festival d'El Gouna s'appuie sur des fondations solides, fidèle à son mot d'ordre « Un cinéma pour l'humanité », rappelant que face aux tragédies de l'Histoire, le septième art demeure le premier rempart de la lucidité, de la mémoire et de l'identité arabe.